[Billet d’humeur] L’Université (Libre) de Bruxelles et le camarade Magnette

magnettePar Thibault Scohier

Le mercredi 11 décembre, l’Université (Libre) de Bruxelles recevait Paul Magnette et Bruno Tobback dans le cadre d’une conférence intitulée « Pourquoi être socialiste aujourd’hui ? ». Cette conférence, organisée par le PS, le sp.a, l’U(L)B et la FSP, pose deux problèmes : d’abord la publicité qui lui a été consacré et ensuite les thèmes qui y ont été abordé.
Je m’excuse auprès de Bruno Tobback car je me concentrerai sur les propos de Paul Magnette – cela n’est pas du à un désintérêt pour le programme du sp.a mais à la spécificité de cette conférence qui entre dans une mécanique propre au PS et à l’image de son premier secrétaire.

Les pectoraux et la politique

On ne pouvait pas manquer la campagne de promotion mise en place pour prévenir la communauté étudiante : Paul Magnette, j’ai bien dit Paul Magnette messieurs et, surtout, mesdames, arrive chez vous ! Et qui plus est, il va se mettre à nu ! Car oui, c’est l’axe publicitaire qui a été choisi pour parler de la politique du Parti Socialiste. De belles affiches ont fleuri un peu partout sur le campus et des tracts en papier glacé ont été distribué à tout va. L’image à retenir de cette campagne : un mannequin dont le torse presque imberbe, sans visage, en couleur sur une face, sa reproduction en filigrane avec téton et tablettes de chocolat sur l’autre. La page Facebook de l’événement assume encore plus son orientation réifiante du corps masculin, affichant sans vergogne les pectoraux et les tétons tendus du mannequin – sans doute excités par la perspective d’entendre des « socialistes » parler d’égalité et de justice social.

Cette campagne a un caractère profondément navrant, laissant les idées au placard et jouant sur le « capital beauté » de Paul Magnette ; une plaisanterie courante au moment de sa monté en puissance au sein du PS était de dire qu’il avait été choisi pour convaincre la moitié des électeurs, en fait les électrices, à l’aide de quelques regards enamourés. Au delà de la tendance générale à considérer la politique comme une gigantesque entreprise de communication, il y a aussi l’idée, au PS et pour cette conférence, que montrer un homme nu et jouer sur la « mise à nu » de Magnette est la seule manière d’attirer l’attention sur le programme du parti… ou plutôt attirer des électeurs à quelques mois des élections ! Cette attitude est sexiste – pour les femmes comme pour les hommes – et irrespectueuse envers son public cible : les étudiants.

On peut se demander si Magnette était au courant. Si c’est le cas, il démontre tout son désintérêt pour le débat d’idée ; si ce n’est pas le cas, on peut s’inquiéter d’une démocratie où les élus ne savent même pas contrôler leur image, à défaut de contrôler quoi que ce soit d’autre. La suite des événements à en tout cas prouvé que lui et Tobback ont usé jusqu’à la corde le « potentiel » humoristique de la campagne, se présentant mutuellement comme le fameux mannequin.

Mais, pire que cela, il y a la quantité d’énergie dépensée et dispersée par l’Université et la FSP pour un événement particulier, alors que les élections étudiantes ont été snobée par nos officiels. Sans aller jusqu’à dire que rien n’a été fait, le recteur aurait pu pousser les étudiants à aller voter ; l’administration aurait pu mener une campagne physique ou par mail pour essayer d’augmenter la participation ; les autorités aurait tout simplement pu peser de tout leur poids dans la balance pour faire fonctionner les institutions dont ils sont les gardiens. Seulement, une conférence qui servira d’opération séduction à quelques mois d’une échéance électorale semble plus intéressante et plus importante que la bonne marche de la communauté universitaire.

Être socialiste aujourd’hui pour contester le monopole du PS sur une idée plus vielle et plus noble que lui

Et puis… il y a les idées. Où, en tout cas, un méli-mélo de notions et de valeurs que Magnette et Tobback ont défendus, sans grande vigueur, tout au long de la conférence. Si on ne peut reprocher au premier secrétaire du PS sa qualité rhétorique, on ne saurait fonder une politique sur une rhétorique.

Son introduction résume à elle seule tous les problèmes qui allaient suivre. Magnette a vanté le combat socialiste depuis ses origines jusqu’à nos jours, parlant même d’un retour du PS aux sources et à « l’esprit du socialisme originel ». Sa présentation historique n’était pas à l’honneur d’un docteur en sciences politiques de l’U(L)B. Il parlé du PS comme une continuation direct du POB, Parti Ouvrier Belge, fondé en 1885. C’est passé sous silence la scission du Parti Communiste Belge en 1921, l’adoption définitive de l’orientation social-démocrate et, finalement, l’abandon même du dépassement du capitalisme. Un slogan qui a été particulièrement tourné en ridicule par l’assistance est celui de « résistance » dont Magnette a fait, assez maladroitement, le mot d’ordre du PS actuel.

Durant toute la conférence, les questions posées aux intervenants n’ont trouvé aucune réponse pratique. Au comité de soutien aux afghans de l’U(L)B qui demandait si la « résistance » consistait à laisser des familles entières dans la misère parce qu’elles venaient d’Afghanistan ou d’ailleurs, les orateurs n’ont rien trouvé d’autre à répondre que l’argument de droit pour Magnette – « nous sommes dans un État de droit » donc les administrations soi-disant « indépendantes » ne doivent pas être influencée – et de la méritocratie migratoire pour Tobback – il a des gens qui méritent plus que d’autres, par leurs efforts et leur volonté de vivre en Belgique, à l’État de les trier.

Face aux questions sur la politique antisociale du PS, nos camarades se sont montrés évasifs et louvoyant, présentant le parti comme un héroïque pilier de résistance (encore) à l’Austérité et à la finance. Tobback s’est illustré par un mauvais goût intellectuel et langagier assez surprenant et qui a plusieurs fois jeté un froid dans la salle. On a ainsi eu droit à « il ne faut pas être noir pour travailler au noir », « vouloir une société sans marché, c’est comme vouloir une société sans sexe, d’ailleurs sexe et marché sont liés depuis l’origine » ou encore un magnifique exemple de démagogie en insistant sur le danger « des extrêmes de droite et de gauche » (souligné par moi) mit sans réserve dans le même panier.

Un peu plus tôt dans la journée, Magnette avait affirmé : « Socialiste ou social-démocrate, la différence est sémantique. ». Or, elle ne l’est pas. Il a beau parlé de « résistance », de « progressisme » ou « d’esprit du socialisme », dans les faits, le PS ne réussit rien d’autre que de distribuer quelques miettes sociales à une population de plus en plus exsangue. La tour d’ivoire n’a jamais été aussi visible qu’au moment au Magnette a dit « il y a des gens qui vivent avec seulement 1300 ou 1200 euros par mois ». Si seulement les pauvres vivaient avec cela, si seulement des familles ne devaient survivre avec deux ou trois fois moins !

Ce que cette conférence révèle c’est que les politiciens, au delà de tout les combats et les dissensions idéologiques, n’ont absolument aucune idée ce que peut bien signifier la misère, sociale ou humaine. Pour Magnette, la diminution de 5 % des salaires des parlementaires apparaît comme une mesure cosmétique – il ne veut pas du modèle suisse qui conduirait à un Parlement de rentier… Mais quel Parlement avons-nous aujourd’hui ! Magnette ignore-t-il que les hommes riches, vieux et blancs y sont surreprésentés ? Que certaines professions y possèdent une position quasi hégémonique – je pense aux avocats ou, de manière plus générale, aux cadres et aux professions intellectuelles supérieures.

Il est difficile de dire si des gens comme Magnette et Tobback ont conscience de leur manque de recul, de leur langue de bois perpétuelle et de leur manque d’imagination politique sordide. Mais ce qui est certain, c’est que des hommes comme eux ne sauraient pas conduire la Belgique ou n’importe quel autre pays vers un futur plus lumineux. Le socialisme, n’était pas seulement une myriade de courant politique, c’était – et cela reste – un idéal de société, libre et égalitaire, fraternelle et solidaire ; débarrassé une fois pour toute du capitalisme et des tout les fléaux qu’il charrie. Pourquoi être socialiste aujourd’hui ? Pour construire, à la gauche du PS, de véritables alternatives politiques. Pour reconstruire l’idée que le capitalisme n’est pas une fatalité et que le socialisme, dans sa multiplicité, constitue une merveilleuse planche de salut.

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