[Billet d’humeur] De la stérilité de la polémique autour du changement de moyenne

ImagePar R.B. (Bruxelles)

Commençons par un petit rappel : en moyenne (puisque ce mot semble particulièrement au goût du jour dans les universités depuis une semaine), seuls 30 à 40% des étudiants inscrits en Bac 1 à l’université finiront un jour par franchir le cap de la première année. D’ailleurs, si ce taux de réussite venait à augmenter, l’université n’aurait tout simplement plus de moyens financiers suffisants pour assumer les études de tous. Il serait dès lors bien crédule de penser que les universités ne gèrent pas comme elles l’entendent le nombre de personnes qui réussissent. Pour preuve, on entend d’ores et déjà certains professeurs exprimer leur intention de rehausser le « niveau » des examens et/ou de leur correction, comme s’il s’agissait d’une évidence.

Cette mesure du passage d’une moyenne de 12 à 10/20 comme seuil de réussite n’est donc à mon sens qu’une manière de créer une polémique vide de sens pour détourner l’attention des étudiants des réelles implications du décret. Et cela semble jusqu’à présent fort bien fonctionner ! Cette mesure s’apprête simplement à renforcer l’illusion selon laquelle tout le monde peut réussir à l’université (« Quand on veut, on peut ! », entend t’on souvent). Or, en faisant preuve d’un minimum de bonne foi, chacun de nous devrait être à même de réaliser que la réussite en première année à l’université est très largement conditionnée par l’établissement secondaire fréquenté (ne me dites pas n’avoir jamais entendu au détour d’une conversation les termes d’  « écoles d’élites » et d’  « écoles poubelles » pour qualifier respectivement telle école secondaire d’Uccle ou de Molembeek) et par le patrimoine culturel acquis avant l’entrée à l’université (et non, un étudiant non-issu des classes dominantes n’aura pas eu accès aux codes culturels favorisant la réussite). Les premières années d’université constituent ainsi un véritable « filtre social » et, avant même l’inscription finalisée, la société a bien souvent déjà largement déterminé qui se serait le moins bon. A cela est à ajouter le fait que certains étudiants (vous comprendrez rapidement lesquels) se voient contraints de travailler pour financer leurs études (ce n’est pourtant pas un critère de moindre compétence intellectuelle, n’est-ce pas ?) et qu’un passage du seuil de réussite à 10/20 pourrait constituer un moyen de laisser une chance de réussir1 aux étudiants qui n’auraient pas les moyens d’assumer les coûts d’une année scolaire à recommencer.

En somme, l’enseignement supérieur actuel reproduit très largement les classes sociales de génération en génération. Et, contrairement à ce que l’on pourrait penser, la situation ne risque malheureusement pas de s’améliorer avec ce passage à 10/20. Ladite mesure pourra en effet par la suite, par exemple (mais l’exemple n’est pas choisi au hasard), servir à justifier l’instauration d’examens d’entrée qui se trouvent être des discriminations de très haut vol (pour les raison pré-citées). Que celles et ceux qui craignent pour le prestige et l’excellence des universités se rassurent donc. Quoique…

 … Pensez-vous réellement que le mode d’évaluation soit le principal critère dont dépende le bon niveau de l’université ? Ce niveau ne serait-t-il pas davantage fonction de la qualité et de la pertinence des enseignements dispensés durant l’année? En définitive, la seule véritable raison pour laquelle le niveau de l’enseignement belge est en baisse est parce qu’il est largement sous-financé. Face à ce sous-financement, deux solutions se dessinent :

  • réduire le nombre d’étudiants (examen d’entrée, augmentation du minerval,…) ;

  • ouvrir grand les vannes du financement privé. Mais bien sûr, il serait illusoire de penser que le privé octroierait de l’argent par pure philanthropie. Il souhaitera disposer d’un droit de regard sur l’argent donné et par conséquent, sur ce qui est enseigné. Qui pourrait t’il bien trouver un intérêt à financer notre belle faculté des Sciences par exemple ? Les grandes firmes agroalimentaires, pardi ! Ces dernières auraient dès lors leur mot à dire quant au contenu des enseignements dispensés, étouffant ainsi progressivement l’enseignement critique pourtant tellement crucial à la formation de scientifiques compétents. Parce qu’une entreprise n’accepterait bien sûr pas de financer des cours critiquant les politiques qu’elle mène et les intérêts qu’elle défend. Ce sont les exemples bien connus de « Coca Cola » finançant les études sur la nocivité de l’aspartame ou des grands lobbies pétroliers finançant des études au contenu climato-sceptique. Évidemment, cela procède dans le cadre d’un système « donnant-donnant » : « Vous nous réalisez une étude sur innocuité de l’aspartame, nous vous en finançons une en contrepartie sur le comportement alimentaire des tortues géantes des Galàpagos » (fiable, celle-ci). Parallèlement, du coté de Solvay, certains professeurs se trouvent être financés par Fortis. Certains cours traitant des questions financières sont par ailleurs tout simplement écrits par des personnes reliées à la banque susnommée. Dérisoire, non ? Quelle place reste t’il pour l’enseignement critique dans tout cela ?
    Comme vous l’aurez certainement compris, ces privés financent donc les filières susceptibles de les intéresser et, de la sorte, peuvent également orienter le contenu de la formation afin d’avoir en fin de compte à leur disponibilité une main d’œuvre fraîchement sortie de l’université et ayant directement les compétences qu’ils recherchent (externalisation des formations spécifiques dont devrait normalement se charger l’entreprise). Mais nous nous éloignons là de notre sujet principal2.

Revenons-en à notre moyenne tant controversée et au « nivellement par le bas » qui fait trembler les universités. Bien qu’intimement liée au sous-financement, une autre raison pour laquelle le niveau de l’enseignement baisse est aussi, je pense, liée au fait qu’il est exigé des professeurs qu’ils produisent un grand nombre d’articles, leurs publications leur permettant de monter dans les rankings internationaux. N’ayant dès lors plus suffisamment de temps à consacrer à l’enseignement, les cours deviennent finalement une charge pour nombre d’entre eux. Le statut de « chargé de cours » serait t’il une dénomination révélatrice ? Bien sûr, les rankings internationaux permettent d’attirer les investisseurs et la boucle est ainsi bouclée.

Si le niveau des universités baisse, je pense qu’il faut donc en chercher la cause dans des éléments comme ceux-ci et non penser qu’il se retrouverait affecté par un seuil de réussite de 10/20. Les taux de réussite ne sont définitivement pas une histoire de compétence des étudiants mais une histoire de gros sous… Nous devons lutter pour un refinancement public de l’enseignement et non contre une mesure aussi stérile! Quand arrêtera t’on enfin de penser que « si les gens ratent, c’est car ils ne sont pas doués…» ?. Il est vain de se battre contre ce 10/20, il faut se battre pour un enseignement égalitaire où atteindre le 10/20 ne serait problématique pour personne. Parce que non, ne pas atteindre une moyenne de 12/20 en première n’est bien généralement pas un signe de médiocrité de l’étudiant mais un signe de préparation inégale à l’enseignement universitaire dans les écoles secondaires ! Et c’est là que les examens d’entrée sont une mesure des plus insidieuses. Quoiqu’il en soit, cette mesure purement esthétique et faisant couler tant d’encre ne fera pas réussir plus d’étudiants. Le pari est lancé !

1 Si cette mesure n’était pas suivie d’une adaptation du niveau des examens afin de maintenir un taux d’échec similaire et/ou de l’instauration d’examens d’entrée.

2 Pour plus d’informations sur ce sujet, voir le dossier très complet sur la marchandisation de l’enseignement. Lien : http://unionsyndicaleetudiante.be/index.php?id=240

 Illustation : Clou

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